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La danse classique en Inde…

Danse indienne Kathak à Bruxelles

 

 

 

Texte (extrait)  de : Sunil Kothari (Inde) Professeur et directeur du département de danse de l’Université Rabindra Bharati (Calcutta), de 1980 à 1993. Membre du Comité exécutif du Conseil international de la danse depuis 1973. Critique chorégraphique du groupe Times of India pendant plus de trente-cinq ans, il est également correspondant étranger du Dance magazine, New York.

 

Au titre de sa contribution à la danse, il s’est vu décerner plusieurs récompenses prestigieuses par le gouvernement et le Président en Inde, ainsi que le titre de professeur émérite par le ministère de la Culture. Auteur de nombreux ouvrages sur la danse et responsable de la préparation de plusieurs d’entre eux, publiés à titre collectif, il travaille actuellement à une publication sur les danses de l’Assam, appelées Sattriya, et à la préparation d’un livre sur les Nouvelles orientations de la danse indienne.

 

 

 

1957 rukmini [1]

 

 

 

 

 

Née en 1904, Rukmini Devi n’avait vu aucune danse indienne classique avant d’avoir trente-deux ans. Auparavant, à la faveur de ses voyages à l’étranger dans le cadre de la Société de théosophie, elle avait suivi une formation chorégraphique sous la direction d’Anna Pavlova, la légendaire danseuse russe, et de sa partenaire Cleo Nordi. C’est Pavlova qui lui conseilla d’étudier les danses autochtones classiques de l’Inde. Et, de fait, après avoir assisté pour la première fois à la représentation de deux jeunes danseuses, des devadasis ou « servantes des dieux », Rukmini fut si impressionnée qu’elle ressentit le besoin d’apprendre cette danse et de faire partager la beauté qui lui était inhérente à un plus large public.


Le fait que Rukmini Devi, qui appartenait à une caste supérieure de Brahmanes, ait choisi la danse au point de créer en 1936 un centre spécialisé de formation chorégraphique, qu’elle appela Kalakshetra, ou Temple de l’Art, eut un impact retentissant sur le développement de la danse en Inde — la danse devint institutionnelle ! Elle débuta avec une seule élève, sa nièce, la fille de son frère, pratiquant son enseignement sous un arbre et c’est à partir de ces débuts modestes que la danse devint l’une des formes artistiques les plus populaires dans toute l’Inde. On ne la considère plus comme vulgaire. Elle n’est plus stigmatisée. Filles ou garçons, des élèves issus des familles de la classe moyenne la pratiquent.


Rares sont les pays qui, comme l’Inde, connaissent une telle multitude de formes chorégraphiques associées à une telle pluralité de lexiques. Cette diversité est aujourd’hui beaucoup plus accessible à tout le public du pays qu’elle ne l’était au début du XXe siècle. Grâce au cinéma, à la télévision et à la politique gouvernementale, plus ouverte, qui a suivi l’indépendance, le plus clair de la population s’est aujourd’hui familiarisé avec les formes de danses classiques, folkloriques et tribales d’une manière que les Tagore du Bengale eux-mêmes, qui étaient au XIXe siècle parmi les premières familles à apprécier la danse et à permettre à leurs femmes de la pratiquer, ne pouvaient pas concevoir. On se demande aussi ce que le Rabindranath Tagore (1861-1941, le Prix Nobel) aurait pensé de nos jours de ce privilège accordé à la danse et de sa présence dans le cinéma indien, en particulier dans sa version « Bollywood ».


Le premier souffle du changement bénéficia de la montée des aspirations nationalistes, au début du XXe siècle. Les arts autochtones prirent une part importante dans le soutien au mouvement de libération et dans l’essor d’un sentiment de fierté nationale. D’où un changement d’attitude à l’égard de la danse. Grâce aux efforts précurseurs des poètes dont Rabindranath Tagore et Vallathol, E. Krishna Iyer, Rukmini Devi, Madame Menaka et Uday Shankar, les formes de danses classiques et traditionnelles comme le Manipurî, le Kathâkali, le Bhârata-natyam et le Kathak ont revu le jour.


On a créé des écoles et des centres de formation. Rabindranath Tagore a introduit la danse Manipurî à l’Université Visva Bharati de Shantiniketan, de renommée internationale ;Rabindranath Tagore [2] Vallathol a ajouté le Kathâkali au répertoire de la troupe du Kerala Kala Mandalam ; comme nous l’avons indiqué plus haut, Rukmini Devi a créé Kalakshetra pour le Bhârata-natyam ; et Madame Menaka a fondé Nrityalayam pour le Kathak. Partenaire d’Anna Pavlova dans les années 20, Uday Shankar a ouvert son centre à Almora, dans l’Himalaya, sur le modèle de Dartington Hall en Angleterre qu’il avait fréquenté comme artiste en résidence.


Pareil historique est indispensable pour apprécier la situation de l’enseignement chorégraphique en Inde. L’institutionnalisation de la danse l’a rendue accessible aux jeunes suffisamment instruits issus de la classe moyenne. Les formes de danse classique ont suivi les principes établis par le texte le plus important en la matière, le Natyashastra de Bharata, qui remonte à une période allant du IIe siècle avant J. C. au IIe siècle après J. C. Et le Bhâratanatyam devint pour ainsi dire un véhicule de la renaissance culturelle nationale et joua un rôleprépondérant dans le réveil de l’identité nationale.


La danse, en tant que forme artistique, transmet des valeurs. Les idées incarnées dans les Upanishads et dans d’autres textes philosophiques sont transmises par la danse par l’intermédiaire d’histoires mythologiques où le bien triomphe toujours du mal et la vérité du mensonge. La danse traduit aussi le désir qu’a une âme de fusionner avec l’âme supérieure par le biais de métaphores, de comparaisons, d’analogies, etc. Véhicule de la transmission de valeurs aux disciples, la danse joue un rôle important : elle marie les idées et les sentiments comme elle peut en particulier inspirer des émotions profondes.

 


La tradition du gourou


 

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Muthukumara Pillai [4] et Saroja Khokar (photo Mohan Khokar)

 

Dans certaines régions du monde, comme l’Australie, l’Afrique et une partie de l’Asie occidentale, plusieurs danses sont liées à la religion et sont considérées comme sacrées. Aux yeux des danseurs, la danse représente une forme de prière. Même là où la danse n’est pas associée à l’adoration, les danseurs disent que cette expérience peut être transcendantale — en d’autres termes, c’est une manière de laisser derrière soi la vie de tous les jours et d’entrer dans un royaume plus spirituel. En Inde, les arts du spectacle ont presque tous des liens étroits avec la religion. La philosophie indienne est essentiellement spirituelle, et philosophie et religion sont intimement liées. En Inde, la religion n’est pas un système de dogmes mais une expérience de vie. Il s’agit de la réalisation pratique de la vérité spirituelle.


Par conséquent, la danse indienne traditionnelle est l’expression de la vision indienne du monde, qu’on associe souvent à la vision hindoue de l’art. L’esprit hindou envisage le processus de la création comme un moyen de susciter ou de recréer une vision, bien que fugitive, d’une vérité divine. Il considère l’art comme un moyen d’éprouver un état de béatitude semblable à l’état d’ananda ou de jivanmukti absolu — de délivrance dans la vie. Théoriquement comme techniquement, cette approche est globale.


La danse indienne fait la synthèse des techniques de tous les autres arts pour élaborer une forme artistique qui est considérée comme la plus englobante de toutes, puisqu’elle représente le rythme incessant du cosmos. Alors que dans les autres arts, l’être humain est l’objet d’un traitement artistique, la danse indienne, elle, traite la forme humaine comme un véhicule d’expression esthétique, intégrant le contenu et la forme des autres arts dans un seul ensemble, beau et homogène. Ce n’est pas un hasard si l’image de Siva en train de danser a représenté le sommet de cette vision. Cette image symbolise le rythme cosmique — son mouvement infini d’involution, d’évolution et de dégradation. Elle est également parallèle à l’image de Durga aux multiples bras et de Vishvarupa de Vishnu. Tout cela correspond au principe d’unité et de multiplicité, au principe d’un corps unique aux nombreux bras, au principe du centre immobile et du flux continuel à la périphérie.


En Inde, de tout temps, la tradition du gourou ou shishya parampara, enseignement traditionnel du maître au disciple s’est révélée inestimable. Autrefois, le disciple restait avec le gourou ; l’observation et le respect des instructions lui apprenaient beaucoup, et il faisait sien l’esprit de dévotion de son maître. Le disciple servait le gourou, faisait son ménage, balayait le sol, lavait le linge et étudiait avec le gourou ses leçons. C’était un mode de vie.


À l’issu du gurukulavasa, période durant laquelle le gourou hébergeait le disciple, celui-ci pouvait aller pratiquer son art. Cet enseignement ne portait pas seulement sur un domaine particulier des arts du spectacle, mais pouvait également concerner la philosophie indienne, les écritures, les textes philosophiques, les rituels et les arts y ayant trait. Il préparait le disciple à une vie qu’il pouvait mener à la recherche des buts qu’il poursuivait.

 

Avec le temps, cet ordre ancien changea. Mais l’idée du gourou ou shishya parampara — tradition où l’enseignant transmet à l’enseigné les techniques et les connaissances de l’art chorégraphique et musical — s’est perpétuée. Même sous la protection des rois, des États princiers et sous la domination moghole, des nawabs et des seigneurs féodaux lorsque la danse passa des temples aux cours et aux soirées des nobles, l’enseignement devait se faire auprès des vieux maîtres. Les premiers établissements de formation mentionnés plus haut retinrent tous plus ou moins le vieux principe du gurukulavasa ou de la résidence, loin de la foule et du bruit, dans des lieux sylvestres. L’atmosphère devait être propice à la pratique des arts ainsi qu’à l’inspiration. La proximité de la nature était considérée comme essentielle.


L’encouragement de l’enseignement chorégraphique


 

Lorsque l’art de la danse fut favorablement accueilli par le public et accepté comme une véritable forme artistique, ainsi qu’avec l’arrivée de l’indépendance, le gouvernement entreprit de promouvoir les arts. On créa trois académies nationales — pour les arts plastiques, pour la littérature et pour la danse, le théâtre et la musique. Une politique culturelle de promotion des arts fut mise sur pied lorsque l’Inde devint une République. Le ministère de la culture accorda un soutien financier aux institutions privées. Des bourses furent accordées aux étudiants pauvres pour étudier la danse. Dans l’ensemble, on fit connaître l’enseignement de la danse et des efforts furent engagés pour s’assurer que l’État jouait son rôle, sans être en même temps accusé d’ingérence.


En 1950, la danse fut reconnue comme une discipline de l’enseignement supérieur et l’Université Maharaja Sayaji Rao de Baroda (Gujarât) devint la première université à dispenser des cours de danse se soldant par un diplôme. Cette approche fut encore une fois globale, c’est-à-dire qu’elle assura non seulement un enseignement pratique quant à certaines formes de danse, mais qu’elle le fit également sur le plan théorique et relativement aux matières qui lui étaient associées. Il s’agissait-là d’un progrès comparé à l’enseignement proposé dans les académies privées dirigées par des enseignants traditionnels, dont certains, qui avaient quitté leur village pour les centres urbains à la faveur de la demande grandissante en matière d’enseignement chorégraphique, étaient trop liés aux textes anciens et à la connaissance théorique. Mais, tout bien considéré, ce lien s’était relâché.


Cependant, on estima important de voir les étudiants, au niveau universitaire, acquérir une formation complète, tant pratique que théorique. Par ailleurs, les recherches sur les anciennes formes chorégraphiques et sur les anciens textes ainsi qu’un grand nombre de publications contemporaines sur la danse commencèrent à retenir une attention légitime. On mit sur pied des programmes de doctorat en vue d’encourager la recherche dans le domaine chorégraphique. En 1956, à Calcutta, dans la maison des Tagore de Jorasanko, on créa une académie de danse, de théâtre et de musique, plus tard transformée en l’Université Rabindra Bharati, où était proposé un enseignement des six principales formes de danse : le Bhâratanatyam, le Kathak, le Manipurî, le Kathâkali, l’Odissi et le Kuchipudi, ainsi que des cours sur les danses folkloriques et créatives.


Avec le temps, d’autres universités de plusieurs États de l’Inde suivirent les exemples des universités de Baroda et de Calcutta : l’Université Visva Bharati, créée par Rabindranathrukmidevi [5] Tagore au Bengale occidental ; le collège de danse et de musique à Bhubaneswar dans l’État d’Orissa ; les universités de Bangalore et Mysore dans l’État de Karnataka ; l’Université Annamalai de Tanjore dans l’État de Tamil Nadu, au Sud ; l’Université d’Hyderabad à Hyderabad dans l’État de l’Andhra Pradesh, au Sud ; Mumbai, sur la côte Ouest ; et l’Université de Pendjab dans le Nord. Ces universités et plusieurs autres ont accordé à la danse la reconnaissance qu’elle mérite. Des dispositions furent prises dans certains collèges afin de permettre de suivre un cours de danse dans le cadre du programme. Cela étant, les écoles continuent de considérer la danse plutôt comme un passe-temps que comme une discipline à part entière ; en fonction de leurs aptitudes, les élèves peuvent opter pour des classes dans l’une des formes principales de danse classique. Plusieurs stratégies ont également été mises en place afin de permettre aux enseignants de dispenser des connaissances chorégraphiques de base dans les écoles. Des institutions comme le Centre de Ressources Culturelles se consacrent à cette tâche.

 

Il reste que les responsables de l’éducation ont officiellement reconnu la place nécessaire de la danse dans les programmes scolaires. En matière d’enseignement de la danse, il existe en Inde un système à trois vitesses : des cours privés sous la responsabilité de particuliers, de gourou et de danseurs ; des universités proposant des programmes de danse sanctionnés par un diplôme et d’autres institutions reconnues comme des établissements publics par le gouvernement indien. Par exemple, la Fondation Kalakshetra et la troupe Kerala Kala Mandalam, toutes deux publiques, relèvent de cette dernière catégorie, ainsi que les académies Central Sangeet Natak comme l’institut Kathak Kendra et la Jawaharlal Nehru Manipur Dance Academy.